L'agriculture africaine a toujours eu des femmes à sa tête. On a juste arrêté de faire semblant de ne pas le voir.
Il existe un chiffre qu'on répète dans tous les forums de développement, dans tous les rapports de la FAO, dans tous les discours de coopération internationale : les femmes produisent entre 60 et 80 % de la nourriture en Afrique subsaharienne. Soixante à quatre-vingts pourcents. Et pourtant, quand on parle de leadership féminin dans l'agriculture africaine, on parle encore comme si c'était une nouveauté. Comme si on allait leur enseigner quelque chose.
Ce paradoxe — reconnaître la production, nier le leadership — c'est l'hypocrisie fondatrice du secteur agricole africain. Et c'est précisément ce que des parcours comme celui d'Hajar Alafifi viennent fracasser.
60 à 80 % de la nourriture. Produite par des femmes. Sans foncier. Sans crédit. Sans titre.
Concrètement : une femme agricultrice en Afrique subsaharienne gère en moyenne un lopin de terre qu'elle ne possède pas légalement, accède à moins de 10 % des crédits agricoles formels, reçoit 7 % des conseils techniques fournis par les agents de vulgarisation, et se voit exclue des coopératives qui décident des prix à la vente.
Elle produit l'essentiel. Elle ne décide de rien officiellement. Elle absorbe les risques climatiques, les chocs de marché, la dépréciation des semences. Et on lui propose des ateliers de leadership.
C'est ça, le vrai tableau. Pas le discours. Le tableau.
Hajar Alafifi : pas une icône à aduler, un signal à décoder
Le parcours d'Hajar Alafifi — agripreneur marocaine, figure montante de la transformation agricole sur le continent — fait l'objet d'une attention médiatique croissante. Et c'est tant mieux. Pas parce que les icônes manquent, mais parce que ce que son parcours dit de l'écosystème est plus intéressant que ce qu'il dit d'elle.
Alafifi n'a pas réussi en dépit du système. Elle a réussi là où le système avait créé une brèche — une intersection entre accès au capital (diaspora, réseaux, formation internationale) et ancrage territorial (connaissance du tissu local, des cultures, des circuits courts). C'est ce croisement qui est reproductible. Pas son parcours individuel.
Ce que son histoire révèle — et ce qu'elle cache
Le risque avec les «success stories» de leadership féminin, c'est de transformer l'exception en modèle sans changer les conditions qui font de cette exception quelque chose d'exceptionnel. Autrement dit : saluer Hajar Alafifi sans s'attaquer aux blocages systémiques qui font que des milliers d'Hajar potentielles restent invisibles dans leurs champs, c'est du storytelling, pas de la transformation.
Le vrai travail commence après le reportage.
«Leadership féminin en agriculture» : concept poli, réalité violente
Le terme «leadership féminin» s'est progressivement vidé de son contenu à force d'être utilisé dans des brochures d'ONG et des panels de conférences climatiques. Il est devenu un habillage acceptable pour une réalité beaucoup plus rugueuse : des femmes qui dirigent des exploitations agricoles dans des conditions d'exclusion structurelle, et à qui on demande ensuite de développer leur potentiel.
Reformulons : le problème n'est pas dans les femmes. Il est dans les structures.
Terre, crédit, marché : la triple exclusion documentée
Trois verrous bloquent systématiquement les agricultrices africaines :
- L'accès au foncier. Dans la majorité des pays subsahariens, les droits fonciers coutumiers excluent les femmes de la propriété réelle. Elles cultivent des terres qu'elles peuvent perdre à la mort du mari, à un conflit familial, à une décision du chef de village. Sans garantie foncière, pas de collatéral. Sans collatéral, pas de crédit bancaire.
- L'accès au financement. Moins de 10 % des crédits agricoles formels atteignent les femmes (données CGIAR, 2023). Les microcrédits existent — mais à des taux qui cannibalisent les marges. Les institutions de microfinance ont fait un travail réel, incomplet. Les banques agricoles restent largement calibrées pour des profils d'emprunteurs masculins et institutionnels.
- L'accès aux marchés et à la chaîne de valeur. Les femmes sont surreprésentées dans la production primaire et sous-représentées dans la transformation, le stockage, la commercialisation — là où la valeur ajoutée se crée. Elles vendent au bord de la route ; les hommes vendent aux grossistes.
Ces trois verrous ne se résolvent pas avec un atelier de prise de parole en public.
Ce qui change quand les structures changent — exemples concrets
Au Rwanda, la réforme foncière de 2005 qui a accordé des droits égaux aux femmes a eu un effet direct et mesurable : augmentation de 13 % des investissements agricoles dans les ménages, et hausse de la productivité dans les exploitations gérées par des femmes (Deininger & Savastano, World Bank). Pas un atelier. Une loi.
Au Kenya, l'accès à des comptes M-Pesa liés aux coopératives a permis à des agricultrices de contourner les réseaux de collecte informels dominés par des intermédiaires masculins. La médiation technologique a redistribué du pouvoir économique réel — sans qu'on prononce une seule fois le mot «leadership».
Ce sont ces leviers structurels que Mayagri identifie. Ce sont ces leviers qu'on outille.
Ce que Mayagri fait concrètement — et pourquoi ça change la donne
Mayagri n'est pas une ONG. On ne distribue pas de photocopies et de stylos à des «bénéficiaires». On construit des outils d'accès — accès au marché, accès à l'information agronomique, accès à des réseaux de distribution qui ne cannibalisent pas les marges des petits producteurs.
Les femmes ne sont pas une «cible prioritaire» dans notre vocabulaire. Elles sont au centre du modèle parce que la réalité productive du continent les y place. Pas parce que c'est bien vu dans un rapport d'impact annuel.
Des outils, pas des discours
- Des fiches techniques adaptées aux cultures pratiquées majoritairement par des femmes — légumes feuilles, cultures vivrières, maraîchage périurbain — sans présupposer un niveau d'alphabétisation ou un accès au haut débit.
- Des connexions directes avec des acheteurs en circuits courts qui paient à délai court, parce que la trésorerie des petites exploitations ne supporte pas des délais de paiement à 60 jours.
- Une approche de groupement (tontines productives, groupements d'intérêt économique) qui crée du collatéral collectif là où le collatéral individuel est impossible.
- Des contenus de formation agricole disponibles hors ligne, localisés, traduits dans les langues de travail — pas en français soutenu de Paris.
Le vrai sens de «transformer l'agriculture africaine»
Transformer l'agriculture africaine, ce n'est pas importer des modèles agro-industriels d'ailleurs et les adapter à la sauce «développement durable». Ce n'est pas non plus romantiser la petite agriculture traditionnelle sans la connecter aux marchés réels.
C'est construire des chaînes de valeur qui redistribuent la marge là où elle est générée — dans les champs, par des mains qui travaillent, majoritairement féminines. C'est créer des conditions où l'excellence agronomique n'exige pas d'être né avec un capital ou un réseau hérité.
Des femmes comme Hajar Alafifi prouvent que c'est possible à l'échelle entrepreneuriale. Le chantier de Mayagri, c'est de le rendre possible à l'échelle des filières entières.
Rejoins le mouvement — ou continue de regarder d'autres le construire
Si tu lis ça, tu n'es probablement pas étranger à l'agriculture africaine. Peut-être que tu produis. Peut-être que tu finances. Peut-être que tu transformes ou distribues. Peut-être que tu es simplement convaincu que ce continent se joue maintenant, dans les champs, pas dans les salles de conférence.
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